(Itinéraire à travers les lieux où la politique de la Marina commence à se voir – et ceux où elle s’attend encore.)
Les cent premiers jours d’un pouvoir s’écrivent dans les palais, mais ils se vérifient ailleurs : sur un carreau de marché, au guichet d’un hôpital, dans une cour d’école, au poste-frontière. C’est là qu’il faut aller chercher ce que le 24 mai 2026 a réellement changé – en suivant, du sud au nord, la trace des décisions.
Tokpa Yôyô, le loyer allégé
Première étape, les allées du pôle commercial Tokpa Yôyô, à Cotonou. Ici, la politique a pris la forme la plus prosaïque qui soit : une quittance. Avant juillet, la redevance mensuelle s’élevait à 10 500 francs CFA le mètre carré pour une boutique, 7 500 pour un stand, 9 500 pour un restaurant – des montants que les commerçants, installés dans des infrastructures modernes mais coûteuses, jugeaient dissuasifs. Le Conseil des ministres du 1er juillet a entendu la doléance : baisse de 15 à 30 % selon les espaces, applicable immédiatement, dans l’ensemble des marchés urbains et régionaux du pays. Les gestionnaires ont reçu instruction d’actualiser les quittanciers ; l’État, lui, augmente ses subventions pour que l’entretien ne pâtisse pas de l’allègement. Le lendemain de la décision, les marchands pouvaient en lire l’explication de la main même du président, sur sa page Facebook. Reste, disent les intéressés, à voir vivre la mesure sur plusieurs mois : un loyer baissé ne remplit pas une boutique, mais il cesse de la vider.
Aux urgences, la caution attendra
Deuxième étape, n’importe quel hôpital public du pays – la mesure les concerne tous. Depuis le Conseil des ministres du 3 juin, les urgences vitales doivent être prises en charge immédiatement, sans condition financière préalable : on stabilise le patient d’abord, on règle les questions de paiement ensuite. Un milliard de francs CFA a été débloqué pour constituer les stocks d’intrants qui rendent la consigne applicable, et dix milliards supplémentaires financent l’accès à l’eau potable et à l’électricité dans les centres de santé publics – préalable moins spectaculaire, mais sans lequel aucune urgence ne se soigne proprement. La mesure porte un nom de doctrine dans la presse : « on soigne d’abord, on discute après ». Sa vérification la plus commentée est venue du sommet de l’État lui-même : le 25 août, à Parakou, le président s’est présenté sans préavis aux urgences du Centre hospitalier départemental du Borgou, pour demander aux patients, aux accompagnants et aux soignants ce que la consigne du 3 juin avait changé dans la file d’attente.
La rentrée des filles
Troisième étape, les collèges et lycées publics, où tout se jouera le 14 septembre. À compter de cette rentrée, la scolarité est gratuite pour toutes les filles de l’enseignement secondaire général et technique public, sur l’ensemble du territoire – l’extension d’une politique qui a fait ses preuves au premier cycle, désormais portée jusqu’au baccalauréat. Dans les familles où l’arbitrage se faisait chaque année entre le champ, l’apprentissage et la classe de seconde, la mesure déplace concrètement la frontière du possible. Les établissements, eux, se préparent à l’afflux ; l’État a inscrit les moyens au collectif budgétaire de juin. Le 1er août, jour de fête nationale, Cotonou a marqué la célébration en mettant en terre des plants dans une trentaine d’écoles – manière de dire que l’année scolaire qui s’annonce est attendue comme un rendez-vous politique autant qu’éducatif.
Amphithéâtres connectés
L’université n’est pas en reste. À la rentrée académique, les quatre universités publiques – Abomey-Calavi, Parakou, l’UNSTIM et l’Université nationale d’agriculture – basculent dans le télé-enseignement, dont les prestataires ont été contractualisés en juillet. Et un comité installé en juin planche sur la relance des œuvres sociales universitaires : transport, hébergement, restauration, ce quotidien étudiant qui décide souvent de la poursuite ou de l’abandon des études.
Le port, vitrine et chantier
Retour à Cotonou, côté océan. Le Port autonome, poumon économique du pays, a reçu début août une visiteuse de marque : la ministre canadienne des Affaires étrangères, Anita Anand, venue mesurer un chantier de modernisation que soutient un prêt de 26 millions de dollars du Fonds climatique Canada-Banque africaine de développement. Présenté comme projet emblématique de la Vision 2060, le port raconte l’autre versant des cent jours : celui où la diplomatie économique du nouveau président – Bruxelles en juin, Addis-Abeba en juillet, Cotonou en août – se convertit en grues, en quais et, à terme, en emplois.
Koualou, la frontière qui patrouille
Cap au nord-ouest, dans la zone de Koualou, à la lisière du Burkina Faso. C’est ici que la poignée de main du 2 juin entre Romuald Wadagni et Ibrahim Traoré a trouvé sa traduction la plus concrète : à la mi-juillet, les états-majors des deux pays ont engagé la reprise de leur coopération – patrouilles mixtes et opérations conjointes annoncées le long d’une frontière que les groupes armés utilisaient comme une couture mal fermée. Pour les habitants de ces communes, la diplomatie présidentielle n’est pas une affaire de communiqués : elle se compte en convois qui passent et en nuits plus calmes. Le pari reste fragile, et nul ne le sait mieux que les intéressés ; mais après des années où les deux rives s’ignoraient, des soldats qui se coordonnent valent mieux que des capitales qui se toisent.
Nikki, la fête devenue politique publique
Dernière étape, la cité impériale de Nikki, du 25 au 27 août. La Gaani, grande célébration des peuples baatonu et boo, a changé d’échelle : l’État en assure désormais l’organisation – une « édition zéro » confiée aux structures qui pilotent les Vodun Days. Le visiteur découvre une arène culturelle neuve, un parcours rituel requalifié, passé de sept à huit stations sacrées, et, le 26 août, plus de mille cavaliers lancés dans la grande cavalcade. Il a aussi vu un président arriver en tenue traditionnelle blanche, s’entretenir à huis clos avec le souverain Séro Torou Touko Sari, puis repartir prince de la cour impériale sous le titre de « Sounon Torou Touko Sari » – le Souverain rassembleur. Pour Nikki, l’événement se mesure en visiteurs, en commerces pleins et en fierté ; pour le pays, il dit qu’une politique du patrimoine s’écrit désormais au budget de l’État.
Ce que le terrain retient
Au terme du parcours, le constat est nuancé comme le sont les débuts : des mesures déjà tangibles – la quittance allégée, l’urgence soignée sans caution, la frontière patrouillée, la fête dotée – et des promesses à échéance proche, dont la rentrée du 14 septembre sera le premier grand test. Les cent jours n’ont pas transformé le quotidien ; ils ont fait quelque chose de préalable et de plus rare : ils ont rendu les décisions du sommet reconnaissables depuis le sol. C’est par là que commencent les mandats qui comptent.
WM



