DENIS, OU L’ÉLÉGANCE DE RESTER DEBOUT
Il est des hommes dont la disparition n’éteint pas seulement une vie ; elle referme une époque, interrompt une mémoire et laisse dans le cœur de ceux qui les ont connus un silence que les mots peinent à combler. Denis, ton départ appartient à cette catégorie de deuils qui ne s’expliquent pas : il se ressent, il s’habite, il se porte comme une cicatrice.
Né le 9 octobre 1956 à Porto-Novo, benjamin d’une impressionnante fratrie de dix-huit enfants, 09 filles et 09 garçons, tu semblais avoir reçu très tôt cette étrange vocation qui consiste à ne jamais emprunter les chemins ordinaires. Chez toi, l’existence ne fut jamais une ligne droite ; elle fut une succession d’horizons nouveaux, de défis relevés et de paris que seuls les esprits libres osent tenter.
À la fin de tes études au lycée Béhanzin, le Bénin vivait sous le régime marxiste-léniniste. Les jeunes les plus brillants étaient orientés, grâce aux bourses d’État, vers l’Union soviétique, Cuba, la Roumanie ou l’Algérie. Tu pris donc la route de l’Union soviétique, comme tant d’autres étudiants béninois de cette époque. Mais c’est précisément là que commence le mystère de ta vie.
Denis, jusqu’à ton dernier souffle, personne n’a véritablement su comment le jeune étudiant arrivé au cœur de cet immense empire communiste, fermé derrière son rideau de fer, réussit à réapparaître, à peine un an plus tard, à Lyon, en pleine France, alors que la guerre froide divisait encore le monde en deux blocs irréconciliables. Tu n’as jamais livré ce secret. Et peut-être est-ce mieux ainsi. Certaines destinées ont besoin de conserver leur part d’ombre pour mieux laisser rayonner leur lumière.
À Jean-Macé, dans le septième arrondissement de Lyon, tu entrepris de reconstruire ton avenir. Tu t’inscrivis à la prestigieuse École française des attachés de presse (EFAP), où tu perfectionnas cette intelligence de l’information qui allait faire de toi un journaliste d’exception. Puis vinrent les premières armes professionnelles au sein de FR3 Lyon, la troisième chaîne de télévision française de service public au 14, rue des Cuirassiers, où tu appris que le journalisme n’est pas seulement un métier : c’est une morale.
Pourtant, malgré les promesses de la France, quelque chose te rappelait obstinément vers ta terre natale. Tu aurais pu rester à Lyon, y faire carrière et y bâtir une vie confortable. Mais certains hommes entendent l’appel du pays plus fort que celui de leur propre destin.
Je revois encore cette matinée de 1981, comme si elle appartenait à hier. Dans la cour de la télévision nationale du Bénin, une Renault 5 immatriculée en France s’immobilisa lentement. Un homme mince, coiffé d’une élégante coupe « Curly », descendit du véhicule, se présenta simplement : « Denis Hodonou. » Sans bruit, sans emphase, il franchit la porte du bureau du Chef-centre de la télévision. Aucun de nous n’imaginait que cet homme discret allait marquer durablement l’histoire de notre profession.
Mais très vite, tu compris que le journalisme ne pouvait respirer longtemps dans une atmosphère où la parole demeurait étroitement surveillée. L’ORTB vivait sous l’emprise du pouvoir révolutionnaire ; l’information y avançait avec des chaînes aux pieds. Toi, tu étais né pour les briser, pas pour les porter. Tu partis donc comme tu étais venu : sans fracas, mais avec la ferme résolution de ne jamais sacrifier ta liberté intérieure.
Le monde des affaires t’ouvrit alors ses portes. Tu te lanças dans le négoce international, importais du sel et d’autres produits alimentaires. Beaucoup auraient cru que tu avais définitivement tourné la page du journalisme. Ils se trompaient. Chez toi, la plume n’était jamais très loin de la conscience.
En 1986, Ismaël Yves Soumanou fonda La Gazette du Golfe, premier bimensuel indépendant du Bénin. Cette initiative ouvrit une brèche dans le paysage médiatique. Toi, tu compris immédiatement que cette brèche pouvait devenir une avenue.
Ainsi, en juin 1987, naquit Tam-Tam Express.
Ce ne fut pas un simple journal. Ce fut un manifeste. Une déclaration d’indépendance. Une école d’exigence. Un défi lancé à la peur.
Tu refusais les approximations. Tu recrutais les meilleures signatures de l’ONÉPI et de l’Agence Bénin-Presse, ces journalistes brillants que les médias d’État empêchaient souvent d’exprimer pleinement leur talent. Chez toi, ils retrouvaient enfin l’espace nécessaire pour écrire sans entraves. Innocent Lawson, Philippe Hado, Houndji Amègnihoué, Léon Brathier, Akouété Assèvi… et j’eus, moi aussi, l’immense privilège d’appartenir à cette aventure intellectuelle.
Denis, tu ne dirigeais pas seulement une rédaction ; tu forgeais une génération de journalistes convaincus qu’une information ne vaut que lorsqu’elle résiste à toutes les vérifications.
Puis survint ce qui allait inscrire définitivement Tam-Tam Express dans l’histoire de la presse béninoise : l’affaire BCB.
À chaque parution, les lecteurs attendaient le journal comme on attend aujourd’hui le prochain épisode d’une grande série. Les révélations s’enchaînaient avec une précision chirurgicale. Les enquêtes, conduites avec patience, indépendance et professionnalisme, dévoilaient les mécanismes d’une gestion financière devenue scandaleuse, kafkaïenne et profondément contraire aux intérêts de l’État.
Le pays découvrait, numéro après numéro, l’ampleur du désastre. Ce feuilleton journalistique fit comprendre aux Béninois que certaines vérités pouvaient encore survivre aux silences officiels.
Les personnes mises en cause comprirent très vite qu’elles ne gagneraient jamais le combat des arguments. Elles choisirent donc celui de la corruption.
Un jour, des émissaires franchirent discrètement le seuil de ton bureau. Ils déposèrent devant toi une mallette remplie de billets de banque. Leur mission était simple : acheter ton silence, interrompre les publications et mettre un terme à ce feuilleton qui faisait trembler tant de puissants.
Ils ignoraient à qui ils avaient affaire.
Tu les regardas avec ce calme qui précédait souvent tes grandes décisions. Puis tu leur fis comprendre que certaines valeurs ne connaissent aucun prix : ni l’honneur, ni la dignité, ni le patriotisme, ni la vérité.
Ils repartirent avec leur mallette… et avec leur défaite.
Je revois encore leur empressement à quitter les lieux, tant leur arrogance venait d’être humiliée. C’était la première fois que je voyais de si puissants personnages battre en retraite devant la seule force d’une conscience droite.
Denis, ce jour-là, tu ne protégeas pas seulement un journal. Tu protégeas une certaine idée du journalisme. Tu rappelas à toute une profession qu’une plume peut être pauvre sans jamais être à vendre, et qu’un journaliste peut tout perdre, sauf son honneur.
Grâce à Tam-Tam Express, la vérité avait trouvé son imprimerie, et le courage, son plus fidèle imprimeur.
Et lorsque, plus tard, au Palais de la Présidence, le Général Mathieu Kérékou te tança vertement devant une assistance qui retenait son souffle, tu trouvas encore la force de prononcer cette phrase immense par sa simplicité : « Je ne suis pas un vendu. »
Il fallait être Denis Hodonou pour dire cela à cette époque-là ; il fallait posséder cette étrange témérité des hommes qui ont déjà réglé leurs comptes avec la peur pour regarder le pouvoir dans les yeux et lui signifier qu’il existe une frontière que même l’autorité de l’État ne saurait franchir : celle de la conscience d’un homme libre.
Voilà pourquoi Tam-Tam Express ne fut pas seulement un journal ; ce fut, pendant quelques années décisives, une petite citadelle de papier dressée contre les silences officiels, un refuge offert aux plumes bridées des médias publics et un formidable laboratoire où des journalistes de talent venaient retrouver, le temps d’un article, cette liberté que leurs rédactions d’origine ne pouvaient leur offrir.
Innocent Lawson et Philippe Hado, aujourd’hui disparus eux aussi, Houndji Amègnihoué, Léon Brathier, Akouété Assèvi et tant d’autres y déposèrent leurs signatures ; et j’éprouve une émotion particulière à rappeler que moi François Comlan j’eus également le privilège d’appartenir à cette fraternité de plume et de combat.
Nous écrivions ; Denis veillait. Nous enquêtions ; Denis assumait. Nous signions ; mais lorsque l’orage grondait, c’était encore vers Denis que se tournaient les regards, parce qu’un directeur de publication digne de ce nom ne pousse pas ses journalistes devant lui lorsque survient le danger : il se tient à leurs côtés.
Puis vint 1990, avec son formidable appel d’air, ses libertés reconquises, ses journaux surgissant comme des champignons après l’orage, mais aussi, hélas, les aventuriers de la plume, les maîtres chanteurs grimés en journalistes et quelques trafiquants d’influence qui découvrirent que la menace d’un article pouvait parfois rapporter davantage que l’article lui-même.
Cette presse-là ne pouvait être la tienne, Denis.
Toi qui avais risqué ta tranquillité pour défendre la liberté de publier, tu ne pouvais accepter que cette liberté devînt l’alibi du racket ; toi qui avais refusé une mallette d’argent lorsque le silence aurait pu t’enrichir, tu ne pouvais te reconnaître dans ceux qui transformaient précisément le silence en marchandise.
Alors tu fis ce que tu avais toujours su faire : tu partis.
Avidor Bénin, puis Danaher Company SA ouvrirent une nouvelle saison de ton existence ; le journaliste devint entrepreneur, le directeur de publication se mua en négociateur international, et le même instinct qui autrefois débusquait l’information sut désormais reconnaître les opportunités, rapprocher les intérêts, conduire des projets immobiliers et ouvrir les portes du Bénin à de grands investisseurs.
Le négoce international du pétrole te conduisit notamment vers la SONACOP ; les affaires t’offrirent d’autres terrains de conquête, mais elles ne réussirent jamais à effacer chez toi ce vieux réflexe du journaliste : vouloir comprendre avant de croire, vérifier avant d’affirmer et regarder derrière les apparences.
Et puis il y avait l’autre Denis, celui que les unes des journaux ne raconteront peut-être jamais : l’homme du quotidien, presque ascétique dans ses habitudes, celui qui depuis son retour au Bénin en 1981 ne mangeait pas de viande, ne fumait pas, ne buvait pas une goutte d’alcool ; tout en sachant en offrir avec élégance à ses visiteurs.
Il y avait le Denis du yoga, le Denis du tennis de table, le Denis de Krishna et de cette spiritualité discrète qui semblait lui enseigner la maîtrise de soi ; et, comme pour rappeler que les hommes les plus sérieux conservent toujours quelque part une fenêtre ouverte sur l’enfance, il y avait aussi le Denis qui aimait Michael Jackson.
Comment, dès lors, comprendre que la mort soit venue chercher si brutalement celui qui avait passé sa vie à prendre soin de son corps, à discipliner ses habitudes et à tenir à distance les excès auxquels tant d’autres abandonnent leur santé ?
C’est peut-être là l’ultime ironie de l’existence : nous passons des décennies à négocier avec la vie, et la mort, elle, ne négocie jamais.
Denis, tout à l’heure, ce jeudi 6 août, lorsque viendra l’heure de te confier à la terre, il y aura autour de toi ta famille, tes proches, tes amis, tes confrères, tes compagnons de route ; mais il y aura surtout, invisible au-dessus de nos têtes, toute une époque qui descendra avec toi dans le silence.
La Renault 5 de 1981 ne franchira plus le portail de la télévision béninoise ; les machines qui imprimèrent Tam-Tam Express ne se remettront pas à tourner ; Innocent Lawson et Philippe Hado ne reviendront pas s’asseoir autour d’une table de rédaction ; la BCB appartient désormais aux archives et la Révolution elle-même est devenue une page d’Histoire.
Mais quelque chose résistera à cette formidable entreprise d’effacement qu’est le temps : le souvenir d’un homme qui, lorsqu’on lui apporta une mallette d’argent, choisit son honneur et qui, lorsqu’un pouvoir redoutable tenta de l’humilier, trouva simplement quatre mots pour rester debout : « Je ne suis pas un vendu. »
Alors, mon cher Denis, puisque la mort vient de mettre le point final à l’article le plus long que tu aies jamais écrit ; celui de ta propre existence, permets au vieux compagnon de plume que je fus de déposer au bas de cette dernière page quelques mots que ni le temps, ni la terre, ni l’oubli ne pourront corriger : tu as vécu libre, tu es resté digne, et tu pars sans avoir vendu ton âme.
Dors désormais, Denis Hodonou.
Nous autres qui restons continuerons quelque temps encore à remplir les pages, à poursuivre les nouvelles, à courir derrière les hommes, les événements et les chimères de ce monde ; mais chaque fois qu’il faudra choisir entre la facilité et l’honneur, entre le prix d’un silence et le devoir d’une vérité, quelque part au fond de notre mémoire résonnera encore ton nom.
Denis !
Et ce jour-là, nous saurons que les morts ne meurent véritablement que lorsque les vivants cessent d’avoir besoin de leur exemple.
François Comlan



