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Société

Soudan du Sud : De l’euphorie à l’amertume, le rêve brisé d’une nation

Le 9 juillet 2011, le Soudan du Sud naissait dans l’euphorie. Après des décennies de guerre avec Khartoum, près de 99 % des votants du Sud approuvaient l’indépendance. Quinze ans plus tard, la plus jeune nation d’Afrique fête son anniversaire dans le silence. Aucune célébration officielle n’est prévue. Le gouvernement du président Salva Kiir avance des raisons budgétaires, mais la réalité est plus sombre : le pays est en guerre, exsangue et rongé par la corruption.

Officiellement, les grandes cérémonies coûtent trop cher et le gouvernement dit avoir d’autres priorités. Mais pour Daniel Akech, chercheur à l’International Crisis Group (ICG), le constat est sans appel : « Le pays est quasiment à l’arrêt, rien ne marche. Il y a une crise économique – raison pour laquelle le gouvernement n’organise pas de célébrations. Le pays n’a pas effectué sa transition comme prévu. Une guerre est en cours, des milliers de personnes sont déplacées, l’insécurité est partout… Les gens sont frustrés, ils veulent voir une transition démocratique pacifique. »

Les chiffres donnent le vertige. Selon le Fonds monétaire international (FMI), le Soudan du Sud est le sixième pays le plus pauvre au monde, avec un PIB par habitant de 470 dollars en 2025. Les revenus du pétrole, principale ressource du pays, se sont effondrés, notamment en raison de la guerre au Soudan voisin, par lequel transitent les exportations sud-soudanaises. Les fonctionnaires n’ont reçu qu’un mois de salaire la semaine dernière, leur premier en deux ans, selon Edmond Yakani, directeur de l’organisation de la société civile CEPO. Seuls 8 % de la population a accès à l’électricité. Et le pays est classé, avec la Somalie, comme le plus corrompu du continent africain.

Une rivalité qui sabote la paix

L’histoire du Soudan du Sud est celle d’une lune de miel de courte durée. Salva Kiir et Riek Machar, tous deux issus du SPLM/A, le mouvement armé de John Garang, ont mené ensemble la lutte pour l’indépendance. En 2005, le Soudan du Sud obtient un statut de région autonome. Kiir est nommé président, Machar vice-président. Ils conservent ces postes lors de l’indépendance en 2011.

Mais la rivalité les rattrape. En 2013, deux ans seulement après l’indépendance, Kiir limoge son vice-président, l’accusant de convoiter son poste. La guerre reprend. Elle durera cinq ans, faisant 400 000 morts et déplaçant plus de la moitié de la population. En 2018, sous la pression internationale, les deux hommes signent un accord de paix dit « revitalisé ». Riek Machar retrouve son poste de vice-président. Mais pour Jok Madut Jok, chercheur à l’Université de Syracuse, « c’était un pacte entre la classe politique qui n’a pas résolu les problèmes ».

Les points clés de l’accord peinent à être mis en œuvre : l’intégration des forces de Machar dans l’armée régulière, la démobilisation des milices, l’organisation d’élections sans cesse reportées. La méfiance entre les deux hommes grandit, et le bras de fer pour le pouvoir s’intensifie, chacun utilisant la carte ethnique : Kiir est Dinka, le groupe le plus important du pays ; Machar est Nuer, le deuxième.

2025 : l’effondrement

En mars 2025, une attaque de l’Armée Blanche, une milice liée aux forces loyales à Machar, contre une base militaire à Nasir fait basculer l’équilibre fragile. Plus de 250 soldats sont tués. Kiir fait arrêter plusieurs membres de l’opposition et place Machar en résidence surveillée. Il est ensuite démis de ses fonctions, accusé d’avoir orchestré l’attaque et inculpé de trahison, meurtre et crimes contre l’humanité. Son mouvement dénonce un procès politique. Fin 2025, de violents combats reprennent, principalement dans l’État du Jonglei.

Aujourd’hui, « six des dix États que compte le pays sont désormais touchés par la violence », alerte Daniel Akech. Des millions de Sud-Soudanais sont à nouveau déplacés.

Des élections après quinze ans ?

Le gouvernement a annoncé la tenue d’élections le 22 décembre 2026. Mais les questions restent nombreuses : le pays a-t-il les moyens financiers d’organiser un scrutin ? Peut-il se tenir dans des zones où règne l’insécurité ? Et sans le principal opposant, Riek Machar, toujours en détention ?

Pour Edmond Yakani, l’annonce d’un scrutin ne sert qu’à apaiser la population et gérer son mécontentement. « Quand les gens parlent de l’indépendance, ils évoquent la corruption, la manipulation, les violations des droits de l’homme, l’absence d’état de droit et les violences communales. Ce ne sont pas des mots doux, mais des mots amers, » confie-t-il, reconnaissant que « la beauté et la douceur de l’indépendance s’estompent d’année en année ».

Quinze ans après l’indépendance, le Soudan du Sud reste englué dans ses contradictions. Le rêve d’une nation unie s’est fracassé sur les ambitions personnelles de ses dirigeants. Pour les Sud-Soudanais, l’amertume a remplacé la joie.

WM

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